Blaise CENDRARS - Moravagine
1926
« Je ne trempe pas ma plume dans un encrier mais dans la vie. » Profession de foi signée Cendrars. Ses romans n’ont eu de cesse de s’ancrer dans l’existence. À ses yeux seule compte « la vie, avec ses contradictions bouleversantes et miraculeuses, la vie et ses possibilités illimitées, ses absurdités beaucoup plus réjouissantes que les idioties et les platitudes de la politique ». Vivre donc. Dangereusement. Et écrire. Sur l’unique sujet qui vaille : l’homme.
De son vrai nom Louis-Frédéric Sauser, celui qui signera Les Pâques naît le 1er septembre 1887 à Berne. Et, du fait des mauvaises affaires paternelles, le voici très tôt amené à vivre l’errance. D’abord scolaire : pension en Allemagne, apprentissage le temps de plusieurs haltes à Moscou puis à Saint-Pétersbourg au bord de l’embrasement révolutionnaire, et retour en Suisse pour y suivre des études de médecine. Il a déjà commencé à écrire, faisant sienne la formule de Schopenhauer : « Le monde est ma représentation. » Cette phrase agit puissamment sur son esprit migrateur. Tailler la route moins pour se fuir que se découvrir acteur d’un monde où il entend vivre à hauteur d’humanité. Et affirmer sans crainte de faire cliché que la vie de Cendrars n’est rien moins qu’une succession de romans à tiroirs.
Multitude de romans. D’aventure, La main coupée, L’or, Confessions de Dan Yack, La vie dangereuse, Rhum, et Moravagine. Cendrars reste néanmoins un poète, ami d’Apollinaire comme des peintres Chagall et Modigliani. Poète de la main gauche après le drame de l’amputation qui survient en Champagne, quand s’achève son engagement au sein des Corps Francs et l’épopée dans les tranchées. Grand reporter pour le Paris Soir de son ami Pierre Lazareff, le temps d’escales prolongées. Sa vie déroulée comme un long voyage parmi les pays, les livres, les êtres et les conflits.
Lassé par l’étroitesse du milieu littéraire, il devient l’assistant d’Abel Gance. Écrit plusieurs scénarios. Des pièces radiophoniques. Des textes pour les premiers albums de Doisneau. Le progrès, l’ère de la machine et la psychanalyse le passionnent.
Reste que depuis sa mort, en 1961, on s’interroge. Qui était-il ? Un littérateur de voyages ? Un poète adepte de la contemplation du monde et des perpétuels mouvements qui l’agitent ? Un essayiste ? Un scénariste ? Un homme foudroyé par les affres de la vie ? Un bourlingueur ? Un homme et un auteur complet porteurs de l’esprit de chaque époque traversée.
Cendrars a mis plus de dix ans à rédiger Moravagine. Son personnage central serait né à la suite de sa rencontre avec l’artiste Adolf Wölfli, interné à l’asile d’aliénés de la Waldau. Rien n’est moins sûr. L’auteur prétend s’être inspiré d’une conversation dans une taverne bernoise avec un certain Meunier, ou Ménier, qui venait tout juste de purger une peine de vingt-cinq ans de prison pour avoir violenté des jeunes filles. Pour l’accoucher, Cendrars l’aurait même fait boire. Reste qu’il s’agit d’un chemin douloureux. Dix ans de doutes. De faux départs. L’épisode tragique de la guerre. Beaucoup d’autres projets qui finiront par prendre le pas sur ce qui demeure son roman le plus formellement abouti.
Moravagine démiurge, assassin, salaud exemplaire, double monstrueux de l’auteur dont le récit supposé des aventures servirait à exorciser ses angoisses, ses pulsions de mort, et cette appétence désordonnée qui le pousse à explorer le chaos fracassant de la vie. Ainsi donc vies et mort de Moravagine derrière lequel se cache Blaise Cendrars. Trop simple. On croise d’ailleurs le vrai Blaise Cendrars au détour des aventures rocambolesques des deux personnages. Pour commencer, un jeune chercheur de l’âme humaine qui, sous couvert du facétieux patronyme de Raymond-la-Science, entend pratiquer la psychiatrie sur un cobaye, prétexte à réquisitoire enflammé. Fernand, narrateur omniscient au début du livre, « entend détruire le pouvoir absolu des Jésuites ».
Ni morale, ni dieu. Pas même la science. Encore moins de maître puisque désobéissant aux règles en vigueur dans l’asile pour riches aliénés où il vient à peine d’entrer en poste, il facilite l’évasion de cet étrange patient. Une curiosité malsaine pousse notre Raymond-la-Science à vivre dans l’intimité d’un grand fauve humain afin de le surveiller, de partager et d’accompagner sa vie. Pire : d’y tremper et d’y prendre part. De simple témoin passif, le narrateur va revenir assez vite sur son serment d’hypocrite. Dès lors peut débuter l’immortelle randonnée à travers pays et continents du globe. Dix ans durant lesquels Moravagine suit à la lettre ses instincts de bête perverse.
Roman d’aventures dans sa trame narrative, Moravagine confond le lecteur par l’adresse de ses mouvements. Juste alternance de temps forts et temps faibles à la faveur desquels les deux protagonistes traversent à pleine vitesse l’histoire de toute une vie. Style brutal si l’action et les événements l’exigent. Et qui s’appesantit soudain pour nous faire entrer par effraction dans leurs têtes. La magie du récit réside aussi dans la maîtrise des procédés romanesques. Cendrars ne néglige pas la dimension psychanalytique qui nous mène des caprices viennois jusqu’en Amérique : ses mythologies et ses fantasmes du tout machine. Une œuvre où se condensent les thèmes majeurs de l’écrivain, dont celui du double maudit qui tout à la fois fascine et écœure jusqu’à la nausée.
Moravagine : rapsodie du mal qui donne sa pleine mesure au monde. Cendrars dont la poésie du dehors s’administre avant tout à l’intérieur de soi.